Lithium : surveillance biologique en pratique
Rappel pratique sur la surveillance biologique du lithium : bilan initial, suivi régulier, interactions à risque et conduite à tenir en cas de surdosage.
Lithium : surveillance biologique en pratique
Le lithium reste le thymorégulateur de référence dans le trouble bipolaire, avec le plus haut niveau de preuve en prévention des rechutes maniaques et dépressives, et un effet anti-suicidaire unique parmi les psychotropes. Pourtant, sa marge thérapeutique étroite (0,5–0,8 mEq/L en entretien, jusqu'à 1,0–1,2 mEq/L en phase aiguë) impose une surveillance rigoureuse. Cette newsletter fait le point sur le bilan initial, le suivi régulier et les situations à risque.
Bilan pré-thérapeutique
Avant toute instauration, un bilan complet est indispensable :
- Fonction rénale : créatinine, DFGe, ionogramme sanguin, BU (recherche protéinurie, glycosurie)
- Thyroïde : TSH, T4 libre
- Métabolique : glycémie à jeun, calcémie, phosphorémie
- Cardiaque : ECG (recherche troubles de conduction, QT)
- NFS avec plaquettes
- Bêta-hCG chez la femme en âge de procréer (tératogénicité cardiaque : anomalie d'Ebstein)
- Poids, tour de taille
Ce bilan permet d'identifier les contre-indications (insuffisance rénale sévère, bloc auriculo-ventriculaire non appareillé) et d'établir les valeurs de référence pour le suivi ultérieur.
Surveillance en cours de traitement
Lithiémie
La lithiémie est le paramètre central du suivi. Elle doit être réalisée 12 heures après la dernière prise (lithiémie résiduelle) :
| Phase | Fréquence |
|---|---|
| Instauration / ajustement posologique | Toutes les semaines jusqu'à stabilisation |
| 6 premiers mois | Tous les mois |
| Patient stable > 6 mois | Tous les 2-3 mois |
| Patient stable > 1 an, sans facteur de risque | Tous les 3-6 mois (au cas par cas, ANSM) |
Fourchettes thérapeutiques :
- Trouble bipolaire, phase d'entretien : 0,5–0,8 mEq/L
- Phase aiguë maniaque : 0,8–1,2 mEq/L
- Sujet âgé : viser la partie basse de la fourchette (0,4–0,6 mEq/L)
Fonction rénale
Le lithium peut entraîner une baisse du DFGe d'environ 30 % au-delà du déclin physiologique lié à l'âge, avec un risque de diabète insipide néphrogénique (polyurie/polydipsie) chez 20 à 40 % des patients.
- Créatinine + DFGe : tous les 2-3 mois les 6 premiers mois, puis tous les 6 mois
- Ionogramme : suivi concomitant (risque d'hyponatrémie, hyperkaliémie selon co-prescriptions)
- Si DFGe < 60 mL/min : avis néphrologique, réévaluation du rapport bénéfice/risque
Fonction thyroïdienne
Jusqu'à 40 % des patients sous lithium développent un goitre et environ 20 % une hypothyroïdie (souvent infraclinique).
- TSH : tous les 3-6 mois la première année, puis tous les 6-12 mois
- En cas d'hypothyroïdie confirmée : substitution par lévothyroxine sans nécessairement arrêter le lithium
Calcémie
Le lithium peut induire une hyperparathyroïdie (hypercalcémie). Un dosage annuel de la calcémie (et de la PTH en cas d'hypercalcémie) est recommandé.
Interactions médicamenteuses à risque de surdosage
Le lithium est exclusivement éliminé par voie rénale. Tout médicament modifiant la filtration glomérulaire ou la réabsorption tubulaire du sodium peut augmenter la lithiémie :
| Classe | Mécanisme | Effet sur la lithiémie |
|---|---|---|
| AINS (ibuprofène, naproxène, célécoxib) | Diminution du DFG | Augmentation de 15 à 40 % |
| Diurétiques thiazidiques (hydrochlorothiazide) | Augmentation réabsorption Na+/Li+ | Augmentation de 25 à 40 % |
| IEC (énalapril, ramipril) | Diminution du DFG | Toxicité en 3-5 semaines |
| ARA II (losartan, valsartan) | Idem IEC | Variable, surveillance renforcée |
| Métronidazole | Diminution clairance rénale | Augmentation significative |
En pratique :
- AINS : à proscrire en automédication. Préférer le paracétamol. Si AINS indispensable : lithiémie à J5-J7, réduire la posologie du lithium
- Diurétiques : les thiazidiques sont les plus à risque. Les diurétiques de l'anse (furosémide) sont moins problématiques mais nécessitent une surveillance. L'amiloride est le diurétique le plus sûr sous lithium
- IEC/ARA II : lithiémie de contrôle à 1 semaine puis régulièrement après introduction
Signes d'intoxication et conduite à tenir
L'intoxication au lithium est une urgence médicale. Les premiers signes sont neurologiques :
Surdosage débutant (1,2–1,5 mEq/L) :
- Nausées, diarrhées
- Tremblement majoré, ataxie
- Somnolence, dysarthrie
Intoxication modérée (1,5–2,5 mEq/L) :
- Confusion, désorientation
- Myoclonies, hypertonie, hyperréflexie
- Signes extrapyramidaux
Intoxication sévère (> 2,5 mEq/L) :
- Convulsions, coma
- Insuffisance rénale aiguë
- Troubles du rythme cardiaque
Conduite à tenir :
- Arrêt immédiat du lithium
- Lithiémie en urgence + ionogramme, créatinine
- Réhydratation par NaCl 0,9 % (pas de restriction sodée)
- Contact du centre antipoison régional
- Hémodialyse si lithiémie > 2,5 mEq/L ou signes neurologiques sévères (maintenue > 16h pour éviter l'effet rebond)
- Surveillance neurologique prolongée (risque de séquelles cérébelleuses)
La mortalité reste faible (environ 1 %), mais les séquelles neurologiques (syndrome cérébelleux persistant, troubles cognitifs) peuvent être définitives.
Point d'actualité : tensions d'approvisionnement
L'ANSM signale que les tensions d'approvisionnement en Téralithe LP 400 mg persistent en 2025-2026, tandis que le Téralithe 250 mg (forme à libération immédiate) est de nouveau disponible normalement depuis juillet 2025. En cas de switch forcé entre les deux formes, rappelons que la bioéquivalence n'est pas parfaite : une lithiémie de contrôle est indispensable 5 jours après le changement de forme galénique.
À retenir
- Le bilan pré-thérapeutique est non négociable : rénal, thyroïdien, cardiaque, métabolique
- La lithiémie résiduelle (H12) est le pivot du suivi — toute variation de co-prescription impose un contrôle
- Les AINS, thiazidiques et IEC/ARA II sont les interactions les plus fréquentes et les plus dangereuses
- Devant tout signe neurologique chez un patient sous lithium : lithiémie en urgence
- L'hémodialyse est le traitement de référence de l'intoxication sévère
Le lithium, malgré ses contraintes de surveillance, reste irremplaçable dans l'arsenal du psychiatre. Une bonne maîtrise de son suivi biologique est la meilleure garantie d'un traitement sûr et efficace au long cours.
Sources
- https://psychscenehub.com/psychinsights/lithium-prescribing-monitoring-clinical-practice/
- https://ansm.sante.fr/actualites/tensions-dapprovisionnement-en-teralithe-lp-400-mg-sel-de-lithium-recommandations-pour-assurer-la-continuite-des-traitements
- https://biorecos.cerballiance.fr/recommandation/lithium-surveillance-biologique/
- https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7358048/
- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39932712/
- https://www.toxicologie-clinique.org/outils-pratiques/prendre-en-charge-une-intoxication-aux-sels-de-lithium/